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  Rien n’est plus simple, plus clair, qu’une victoire éclatante. Trop jeune pour le savoir, j’ignore le sens des mots, celui des gestes, des choses. Une guerre prend parfois le visage de la dévotion. J’ignore ce qu’est la jeunesse, la force de l’amour, le pouvoir et la domination. Si, quand mon dernier souffle viendra me trouver, je suis en pleine conscience, je me demanderai encore et toujours quelle était la nature de leur relation. Et si c’était moi ? Si j’avais été le seul liant ?

  Lui, se tient de cette manière innée, tel un roi soucieux, le front contrarié, assis sur sa chaise droite de repos, au bout de la petite terrasse, près du parapet, nous ignorant, avec le mépris voûté de ses épaules. Les quelques tables n’ont pas encore été dressées. L’ardoise du menu est nue. Parfois il s’est levé trop tard. Il ne sait pas, il ne veut plus, perclus d’un doute sans saveur. Face à lui, l’éclat vert sombre des montagnes s’enfuit jusqu’à l’horizon de notre mer. 

  Elle, contrite, le visage lisse malgré une nuit que seul le secret du couple connaît, se tient debout sur le seuil de la salle. Aucune odeur n’arrive des cuisines. C’est un jour sans. Elle ne se tient pas les mains. Maman n’est jamais obséquieuse, la fierté d’ici l’habite tout autant que lui. Néanmoins, c’est elle qui a tiré la chaise de repos par son montant. Elle a fait traîner les pieds pour le sortir du lit. Elle a disposé le trône de pacotille face au panorama, histoire de dire, provoquer. 

  « Voilà, contemple-la, ta beauté. Fais ta feignasse, laisse-moi seule avec les voraces, avec leurs frustrations. Fais ton homme soucieux. Je ne t’aiderai pas à remonter du sombre. Ou alors laisse-moi la main, laisse-moi faire un peu. Laisse-moi. Tu resteras le chef. Je ne suis pas ton esclave. Je suis aussi ta femme. Tu m’éreintes. Tu m’esquintes. Cette chaise vide est l’insolence de notre union, elle pourrit sur l’étal de tes principes. Tu m’aimes avec une foi de boucher. Tu as dépecé mes rêves. Et ne sois pas aussi dur avec ton fils qu’avec moi. Allez, lève-toi, va t’asseoir au bord du vide. Et laisse-moi faire. Ils viendront, comme toujours, et je les régalerai. »

Comment pourrais-je connaître les pensées de maman qui s’en revient après avoir tiré la chaise. Sa main frôle mes cheveux en repassant près de moi. Elle va se fondre dans la pénombre douce de la petite salle. Quatre tables de convives à l’abri du soleil, à peine plus en terrasse. Ce n’est pas grand-chose. Mais l’exigence aveugle du chef peu à peu rend la vie impossible. Il veut que ce soit simple, il veut que ce soit clair, sincère, sans le moindre artifice. Mais pour en arriver là il nous inflige des heures de minutie laborieuse. S’il le pouvait, il leur proposerait la chair encore chaude de la bête abattue, le fruit juste tombé de sa branche, l’épice brute, le légume terreux, sans assiette, sans table, à même le sol. Et quoi ? C’est donc ce paradoxe qui le torture, le rend inflexible, cruel ? Il se force à composer, cuisine les yeux fermés, rongé par le regret, en colère car il faut bien que l’affaire tourne. Il faut bien faire bouillir la marmite. Il leur fait à manger pour nous nourrir nous, sa famille. Oublie-t-il de nous aimer ? Alors parfois les clients repartent le ventre vide. Ils comprennent, ils sont d’ici, les principes ça leur connaît. Personne ne lui en veut. On reviendra. Mais personne ne la voit elle, comme je la vois, obéir, souffrir.

  Ce matin, elle prend le taureau par les cornes. Tout ce qui reste, tout ce qui traîne, même le placard du fond, les frigos, la moindre boîte, elle sort le tout qu’elle entasse sur les tables. Elle trie, jette, fout casseroles, poêles, cocottes, sur les feux à tour de rôle. Une cacophonie de viandes et de légumes qui finit par tirer l’autre de son lit. Il s’attendait à trouver son café fumant, mais c’est une furie silencieuse qui l’ignore. Il tente bien quelques questions, une ou deux phrases bien senties, même un trait d’humour.

  « Va, va sur ta chaise… » râle la possédée. 

  Il me jette un regard surpris puis se referme, l’âme contrariée comme toujours.

Durant des heures, assis sur la chaise de repos, il rumine en nous tournant le dos. De temps en temps il me demande de lui refaire un café. De temps en temps, elle vient lui présenter une cuillère ou un morceau piqué sur une fourchette. Au début il daigne à peine y poser ses lèvres, puis peu à peu, il goûte. Je me suis assis sur le muret, je cherche son regard. Je sens qu’il frémit. La silhouette de maman se fait vive et légère. Ses gestes chantent son bonheur d’être à l’honneur ; même s’il a fallu l’obliger, autant dire l’humilier. Elle revient sans cesse lui faire goûter, avec une déférente affection, patiente, histoire de lui faire comprendre qu’il reste le chef, mais qu’elle existe à ses côtés. Enfin, elle lui arrache une brève onomatopée de contentement. La seule fois de mon enfance où je les vois se toucher. Elle s’est penchée vers son front, y dépose un baiser bref et amoureux. J’en suis transi d’émotion. Maman repart en cuisine, l’heure tourne, l’ardoise se remplit d’intitulés qu’elle me dicte. Des plats qui ne ressemblent pas à l’habitude. Bientôt, il n’y a plus de place. Ce n’est pas un menu, mais un manifeste de vie. Une pluie de mots, de mets, de promesses.

« Va, va le dire à tout le monde. Je vais rajouter des tables. »

Je cours dans les ruelles. J’ouvre toutes les portes. Aujourd’hui, on ne mangera pas chez soi. Alors ils viennent par groupes, curieux de voir le chef silencieux. Il serre les mains, énigmatique, place les familles. On sort les vieux bancs, les tréteaux, on s’assoit sur le muret, sur des caisses vides. Maman trébuche parfois, éreintée de satisfaction. Je l’aide comme je peux. Les convives veulent tout goûter. Ils ont des expressions merveilleuses, découvrent la grâce de certains dressages faits sans y penser. Ils savourent pour de bon. Mon père sert le vin. Il fait simple comme toujours, faisant glisser sur les dalles le casier de litres d’une table à l’autre. Quand on le félicite, il grimace poliment et chuchote quand il y arrive un : « C’est elle… » en la désignant des yeux. Le brouhaha du repas est joyeux comme jamais. Notre petit boui-boui accouche d’un vrai restaurant sous mes yeux innocents. J’observe les mains et les bouches, les gorges qui déglutissent avec suavité. Je comprends bien des choses. Une fois les desserts servis, elle vient s’affaler sur la chaise de repos qu’elle retourne vers la terrasse. Elle est splendide de jouvence libre, les jambes un peu écartées. Elle a une assiette dans chaque main, m’en donne une tandis que je me colle à elle, à sa sueur de plaisir. Elle nous a mis un peu de tout, une nuée de saveurs. J’engloutis ce panaché de viandes et de légumes. Je savoure sa gloire. Là-bas, sur l’ardoise, il y a tout le récit des plats, comme un témoignage. Je mange, je lis. Je comprends à nouveau des choses. Je perçois la magie du goût, mon cœur chante la chanson des poivrons, la douceur des arbouses. Je mange déjà des souvenirs sans m’en rendre compte. Maman me regarde, si belle dans ce jour unique. 

Puis je vois ses yeux se ternir. De l’autre côté de la terrasse, lui, nous observe de loin, les bras croisés tel un chef de guerre. 

  D’un pas tranquille, indifférent aux commentaires des clients rassasiés, il traverse, vient jusqu’à nous. Je m’attends au pire. Il se penche à son oreille et je l’entends lui susurrer : « C’était ta première et dernière fois. Tu ne cuisineras plus. »

si ce court extrait vous a mis l'eau à la bouche, n'oubliez pas de lire DOUBLE EXPOSITION avant la sortie de meurtres en cuisine. afin de profiter au mieux de cette nouvelle enquête du commissaire Tourette et de sa femme de ménage madame rybak.

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